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La mémoire et l’oubli, il fallait y penser !

23
March
2018

Nous sommes en 1885, à une époque où le spiritisme était encore très populaire, où l’on croyait impossible de mesurer l’esprit parce que l’esprit ne peut se saisir de lui-même. Un homme allait démontrer le contraire en posant les bases de l’étude scientifique de la mémoire : Hermann Ebbinghaus. Son nom sera à jamais associé à la courbe de l’oubli alors que ses résultats ont été présentés essentiellement sous forme de tableaux dans la première traduction américaine. Peu importe, l’oubli est une condition nécessaire à l’apprentissage aussi bien qu’à la créativité ; un allié dans certaines occasions. Et puis, lorsqu’on parle d’oubli, on parle de mémoire, et je m’apprête à vous en donner quelques clefs, à vous embarquer pour un étonnant voyage. Enfin, je vous demande de ne surtout pas retenir ceci : « les origamis ne poussent pas à Tours ».

1885, c’est 1900-15, et si j’ajoute 15 à 1885, cela me donne aussi 1900. D’ailleurs, si on fait 1885-35, cela donne 1850, et curieusement, 35+15 donne 50. Je viens d’employer la technique de la répétition élaborative, qui consiste à enrichir l’encodage en donnant un sens aux éléments à encoder. L’encodage est l’étape qui consiste à « mettre dans sa tête » les éléments qui proviennent de son environnement. Les éléments n’ont pas de sens par eux-mêmes, mais par les relations qu’ils entretiennent avec d’autres éléments. Ainsi, dans mon exemple, 1885 prend son sens par une opération arithmétique. Et si je mélange le vocabulaire de la psychologie (« répétition élaborative », « encodage ») à des expressions plus triviales (« mettre dans sa tête »), c’est pour réduire la charge cognitive, c’est-à-dire l’espace occupé dans la mémoire de travail par les données à apprendre. La mémoire de travail est une mémoire temporaire, équivalent à la mémoire vive d’un ordinateur, sa RAM.

Lorsque le contexte d’encodage et de récupération sont similaires, on favorise le rappel (ou récupération) des données, on minimise donc l’oubli. Où étais-je lorsque j’ai lu cet article dont je ne me souviens plus, et qui parlait de mémoire et d’oubli ? J’étais au bureau. Je retourne donc au bureau, et je cherche à reconstituer le contexte d’encodage. Étais-je gai ou triste ? Je me remets dans cet état émotionnel. Attention : j’ai bien écrit « on favorise » et « on minimise », ce qui implique qu’il existe un certain nombre de cas où cela ne fonctionne pas, comme l’ont démontré Nairne, Neath et Surprenant.

Pourquoi le visage de Victor Hugo s’impose-t-il soudainement à moi ? Parce qu’il est mort en 1885, l’année où a été publié le livre d’Hermann Ebbinghaus. Au moment de l’encodage, je n’avais pas objectivement fait le lien, mais j’aime tant l’oeuvre d’Hugo qu’elle suscite une émotion particulière. L’émotion est fondamentale pour la cognition, donc l’apprentissage. Sur le plan biologique, l’émotion est un cocktail de neurotransmetteurs qui m’indique que je vis une situation inhabituelle qui présente soit un danger, soit une opportunité, et que je dois agir pour y répondre. Les acteurs de théâtre et de cinéma sont des spécialistes de la gestion des émotions, qui leur permettent de comprendre le personnage qu’ils incarnent et mémoriser le texte qu’ils apprennent. Émotion, mémoire, raisonnement et prise de décision sont intimement liés.

Ça y est, tout me revient ! Ebbinghaus voulait tester les capacités de la mémoire sans se reposer sur des connaissances, voilà pourquoi il avait choisi des syllabes composées d’une voyelle entre deux consonnes (il aurait pu choisir XOS par exemple).

Bien avant l’essor du féminisme, l’Américaine Mary W. Calkins, contemporaine d’Ebbinghaus et première femme à diriger l’APA (American Psychological Association), conduisit aussi des expériences sur la mémoire, en privilégiant le contexte naturel de mémorisation ; on n’a pas à mémoriser que des syllabes en laboratoire. Elle fut peut-être la première à découvrir l’effet de récence, c’est-à-dire la propension à bien se souvenir des derniers items d’une liste. Et si j’ai employé l’expression « bien avant l’essor du féminisme », c’est pour augmenter le niveau d’alerte afin de mieux mémoriser le nom de cette brillante psychologue qui s’appelle….Vous inviter à compléter le nom de cette psychologue a aussi pour objet de renforcer l’encodage. On imaginera volontiers que la phrase précédente avait aussi pour objectif de se souvenir de Mary W. Calkins en effectuant un lien entre le nouveau (ce qu’il y a à apprendre) et l’ancien (ce qui est déjà appris).

En réalité, Ebbinghaus avait aussi testé la mémorisation de mots et de phrases. Mais que cherchait-il ? A déterminer de quelle manière une information apprise par répétition pouvait être oubliée après un certain temps.

Pour analyser les résultats de ses expériences, Ebbinghaus eut recours à la méthode d’économie, ce qui le conduisit à développer la formule suivante :

économie = [(apprentissage initial – répétitions de réapprentissage)/ apprentissage initial] * 100

Par conséquent, si pour récupérer sans erreur une liste de syllabes, il fallait 6 répétitions lors de l’apprentissage initial, puis faire une pause (courte ou jusqu’à 31 jours), puis 3 répétitions de réapprentissage, l’économie réalisée était de [(6-3)/6]*100 = 50 %.

En multipliant les expérimentations, Ebbinghaus en est venu à découvrir que plus on réduisait le délai entre l’apprentissage initial et la répétition de réapprentissage, moins il fallait de temps pour réapprendre la liste de syllabes.

En réalité, et même si l’expérimentation d’Ebbinghaus a été répliquée par Jaap, Murre et Dros et publiée en 2015, le nombre de répétitions et le délai entre chaque répétition dépendent de très nombreux facteurs. On ne peut donc formuler de manière générale qu’on oublie 50 % de ce qu’on a appris au bout d’une heure, et 80 % au bout d’un mois. Les évaluations psychologiques sont pertinentes pour tester la mémorisation de liste de mots, elles le sont moins lorsqu’il s’agit d’évaluer la mémorisation d’un livre ou d’un process dans l’industrie. D’ailleurs, selon Harry P. Bahrick, des personnes qui ont étudié l’espagnol ont oublié 60% du vocabulaire dans les 3 ans, et 5% de plus pendant les 50 ans suivants. La méthode d’économie d’Ebbinghaus est parfaitement adaptée pour évaluer un contexte particulier d’encodage et de récupération ; elle n’est cependant pas généralisable. Beaucoup dépend de ce qu’on cherche à évaluer aussi bien que du matériel à mémoriser et de la méthode qu’on utilise pour encoder, ce qu’avait noté Ebbinghaus lui-même. Pour s’en assurer, je publierai peut-être un court extrait de ma méthode d’apprentissage des langues vivantes, qui ne cadre pas avec la courbe de l’oubli.

Pour le très grand psychologue Alain Lieury, apprendre c’est mémoriser, et mémoriser c’est apprendre ; une conception qui n’est pas partagée par ceux pour lesquels apprendre, c’est modifier ses représentations et se transformer. Ainsi puis-je mémoriser l’arithmétique védique, plus rapide que l’arithmétique enseignée en Occident, mais si je ne l’utilise pas pour calculer, j’aurais été uniquement informé, je ne me serais pas transformé.

Dans un cas comme dans l’autre, mémoriser nécessite de répéter. Oui, mais pas n’importe comment. Pour obtenir les meilleurs résultats, la méthode de répétition doit découler de la rencontre entre le matériel à répéter, l’objectif et bien entendu l’apprenant. Et il existe une profusion de variantes opérationnelles qui toutes s’appuient sur les mécanismes généraux étudiés en psychologie, dont certains sont exposés ici. En plus, c’est amusant.

La qualité de la mémorisation est donc contexte-dépendante ; on n’a pas encore découvert de loi générale. Ce qui est certain, c’est que la pyramide d’apprentissage (ou cône d’apprentissage) résulte d’un problème très courant : la généralisation. A partir d’une situation très précise, on en vient à extrapoler la portée de l’étude scientifique sur laquelle se basent nombre d’assertions. Ainsi peut-on lire qu’on ne se souvient que de 5 % d’un cours magistral, que la durée de l’attention est de 10 minutes, qu’on a moins de mémoire qu’un poisson rouge, qu’on perd 100 000 neurones par jour, etc. Tout cela est erroné, malheureusement, ces messages réducteurs imprègnent tant la mémoire qu’il est difficile de les oublier.

L’oubli demeure cependant une condition première de l’apprentissage, ne serait-ce que parce que mes professeurs ne peuvent m’enseigner que des éléments partiellement inexacts et appartenant au passé. Si je ne pouvais pas oublier, je ne pourrais pas apprendre ce qui relève d’une vérité supérieure et m’est révélé à mesure que je progresse dans mon domaine. Plus j’apprends, plus je me sens ignorant, c’est peut-être la seule vérité absolue. En réalité, je n’oublie pas totalement cette ancienne vérité, elle coexiste avec la nouvelle, elle est seulement assoupie.

Plus on apprend, plus on oublie, cet oubli résultant d’une réorganisation des données de même nature sous le poids de ce qu’on nomme une interférence.

Ainsi, si j’ai travaillé au service Relations Clients particuliers à la banque A pendant 10 ans et que je viens d’intégrer le même service à la banque B, il existe de fortes chances que j’éprouve une certaine peine à apprendre les procédures de la banque B : c’est ce qu’on appelle l’interférence proactive. L’impact de cette interférence sera sans doute moindre si j’intègre le service Relations Clients entreprises à partir du moment où les procédures sont suffisamment distinctes des clients particuliers. Dans un cas comme dans l’autre, au bout d’un certain temps, j’aurai sans doute du mal à me souvenir des procédures appliquées par mon ancien employeur, la banque A. C’est ce qu’on appelle l’interférence rétroactive.

Lorsque deux contenus à mémoriser sont similaires, il est dans un premier temps plus difficile de mémoriser le nouveau puisque l’ancien vient interférer proactivement, puis il est difficile de se souvenir de l’ancien puisque le nouveau vient interférer rétroactivement. Ce qu’il faut surtout retenir, c’est que deux contenus similaires vont perturber la mémorisation. Jusqu’à un certain point naturellement.

La clef pour réduire l’impact des interférences, donc réduire la portée de l’oubli, est l’attribution de caractères distinctifs. J’apprends des choses différentes avec des personnes différentes dans des lieux différents pendant des sessions de durées différentes, assis, debout, couché, la tête sous le gazon, etc. Bannissons donc l’uniformité et la routine. Vive la mémoire, vive la différence, vive moi. Mon auto-congratulation sera expliquée deux paragraphes plus bas.

Ces caractères distinctifs fournissent un contexte d’encodage original qui favorise la récupération des données. On mémorise le stimulus avec son contexte. D’ailleurs, si on me demande de penser à un chat, je ne vais pas penser qu’à un chat. Je vais le voir sur un toit, entendre son miaulement, éprouver une sensation, etc.

Et si j’emploie le je dans mes textes, qui parfois signifie je et parfois vous, c’est parce que j’emploie l’effet auto-référent qui réduit considérablement l’oubli. Vive moi.

C’est ainsi que lorsqu’un couple prend l’avion, le mari dit à sa femme :
– Tu as vu l’hôtesse de l’air ? Elle s’appelle Tracy.
– Ah bon, tu la connais ? répond la femme.
– Non, rétorque le mari. Mais c’est écrit sur son badge.
– Et comment s’appelle le steward ? termine la femme.

Pour éviter d’oublier, je rapporte donc tout à moi parce qu’au final je suis le seul qui compte, même dans le multivers du magnifique Philippe Guillemant. Et cette hôtesse était si jolie que j’aurais redessiné l’avion à l’image de la lumière dont les particules la transportaient au gré du hasard. C’est beau la physique quantique, comme un prince d’Aquitaine à la tour abolie.

Plus radical que Mary W. Calkins, le Britannique Frédéric Bartlett, encore un contemporain d’Ebbinhaus, questionnait la validité écologique des expériences de ce dernier et privilégiait la mémorisation d’histoires longues ayant du sens. En effet, au quotidien on ne mémorise pas des syllabes. Par ses expériences, Bartlett découvrit la nature constructive de la mémoire : elle interprète et transforme l’information encodée.

Ainsi, si l’oubli résulte de l’interférence, il résulte aussi de l’économie de données réalisées par l’interprétation et la transformation des informations encodées : les détails s’effacent pour que ne subsistent que les grandes lignes. D’où le manque de fiabilité des témoignages et la profusion de faux souvenirs auxquels s’est particulièrement intéressée Elizabeth Loftus.

Il existe des moyens de gérer les apprentissages afin de minimiser considérablement les effets de l’interférence, donc l’oubli. L’un d’entre eux est la technique de l’entrelacement, que j’ai employée tout au long de ce texte de manière complètement invisible pour vous. Vous aurez en revanche noté l’absence de titre à l’intérieur de cet article. Pourquoi ? Tout simplement parce que je passe d’un sujet à l’autre, puis je reviens au précédent sujet, en aborde un autre, etc. Cela permet de maintenir l’attention plus longtemps, d’aborder davantage de sujets, de guider votre attention vers la relation systémique entre les sujets, non vers une collection thématique ordonnée en catégories. Pour vous en assurer, tentez de diviser ce texte en deux ou trois parties auxquelles vous donnerez un titre suffisamment explicite pour en relater le contenu. Je parie que cela vous demandera plus de temps que d’ordinaire et peut-être y renoncerez-vous, insatisfait.

Je peux donc organiser mes apprentissages de manière à les distinguer le plus possible, en employant la technique de l’entrelacement. Par exemple, si pendant une semaine, j’ai 30 minutes quotidiennes à consacrer à l’apprentissage de la suite Office, je ne vais pas faire 30 minutes de Word le lundi, 30 minutes d’Excel le mardi (etc.), ni 30 minutes de Word ou d’Excel pendant 2 ou 3 jours, puis rien le reste de la semaine. Je fractionnerai mon temps de manière à apprendre chaque jour des éléments de l’ensemble de la suite, et des éléments distinctifs.

Pour améliorer considérablement sa productivité intellectuelle, la pertinence de ses idées, l’efficacité de la résolution de problèmes (ici, un problème est ce qui ne peut se résoudre par automatisme), il ne faut pas hésiter à commencer successivement plusieurs tâches et passer de l’une à l’autre.

Puis lorsque j’apprends beaucoup arrive un moment particulier, celui d’avoir l’impression de ne plus rien savoir. C’est le signe que mon cerveau est en train d’effectuer une importante mise à jour, de se reconfigurer profondément. Quand survient ce moment, il faut cesser d’apprendre et aller dormir. Quelques nuits de sommeil et quelques siestes favoriseront cette reconfiguration.

Le sommeil est capital pour la santé et pour la mémoire. Sans doute parce que l’hippocampe, situé dans le système limbique, se vide (c’est une métaphore) lorsqu’on dort. Sans doute parce que le sommeil permet la consolidation des données en l’absence d’interférence. Sans doute parce que pendant le sommeil, les cellules gliales vont particulièrement nettoyer les neurones.

Il y aurait encore beaucoup à énoncer, détailler, spécifier sur l’oubli, la mémoire et l’apprentissage, mais j’ai déjà oublié ce qui était précisé dans l’introduction et qu’il ne fallait pas surtout pas retenir.

Et vous ?

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Article rédigé par Pascal Roulois, enseignant et chercheur en neuropédagogie.