La différenciation pédagogique ? Nous sommes uniques… Et c’est ce qui rend l’enseignement difficile !

La différenciation pédagogique ? Nous sommes uniques… Et c’est ce qui rend l’enseignement difficile !
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Enseigner se résume-t-il à transmettre une information aux apprenants d’une égale manière ? Cela ferait alors des moteurs de recherche les meilleurs enseignants, capables de répondre à toutes mes questions, mes requêtes. Hélas, la situation est bien plus complexe, parce que chacun de nous est unique, et c’est ce qui rend l’enseignement comme l’accès à la connaissance difficiles.

Différenciation pédagogique et unicité de l’apprenant

Ainsi, à la question « Apprenez-vous vos cours comme un poème ?  », je peux donner deux réponses possibles : « oui » ou « non ». Rien de plus élémentaire. En réalité, ces réponses ne sauraient apporter à l’interrogateur une information de qualité. Pourquoi ? Parce qu’on n’a pas interrogé mes représentations. En effet, il se peut que j’apprenne un poème en chantant ou en marchant, en lisant d’abord un vers puis le second puis en répétant les deux, ou encore, sans que cela ne soit exhaustif, en mémorisant la trame narrative. Et encore, quand on pense à un poème, on pense instantanément aux poèmes en vers, pas aux poèmes en prose, ce qui limite encore le champ des possibles.

Enseigner ne se résume donc pas à transmettre le signe, et apprendre se résume encore moins à mémoriser une information. L’un comme l’autre se basent sur la modification des représentations. Or non seulement les représentations initiales d’un sujet sont souvent tronquées, mais elles forment une résistance au changement.

Chacun de nous est unique, ce, même si le processus de plasticité synaptique (modification des connexions neurales sous l’effet de nos actions) nous est commun. Lorsqu’en groupe nous percevons des stimuli, notre attention ne se porte pas sur le même stimulus, nous n’interprétons pas une situation de la même façon, les notes que nous prenons lors d’une conférence ou d’un cours ne sont pas identiques, nos croyances motivationnelles sont purement individuelles, etc.

De même, si la biologie fixe le potentiel, c’est l’interaction avec l’environnement qui offre les conditions de le réaliser ; l’inné et l’acquis sont donc étroitement liés. Ainsi, si j’ai un allèle court dans la région promotrice du gène de transport de la sérotonine j’aurai certes une tendance à la déprime et aux pensées suicidaires plus prononcées que les personnes qui ont un allèle long et homogène (1), mais si j’adopte une attitude qui me protège du stress, par exemple l’altruisme et le sens du devoir, mes interactions avec l’environnement seront interprétées d’une manière à contrarier ce que la biologie me réservait.

Nos connaissances comme nos biologies sont uniques, et en matière d’apprentissage, ce qui fonctionne avec l’un ne fonctionne pas toujours avec l’autre, en tout cas pas avec la même force.

La réponse optimale résiderait alors dans la différenciation pédagogique.

Différenciation pédagogique et neurosciences culturelles

Si les différences individuelles sont importantes, elles se situent aussi au niveau des cultures, et cela conditionne les apprentissages. En France, le professeur d’Université n’est pas tenu de publier son syllabus, alors qu’aux Etats-Unis, celui-ci est contractualisé. En Occident, il est bienvenu de sourire alors qu’en Russie, l’enseignant qui sourit sans raison précise peut être jugé quelque peu « original ».

A l’échelle du neurone, l’étude des différences culturelles a donné lieu à l’émergence d’une discipline appelée « neurosciences culturelles ». Tang et al. (2) ont par exemple mis en évidence qu’anglophones et sinophones emploient des réseaux neuraux différents pour traiter les nombres, alors que Park et al. (3) généralisent la constatation de ces différences pour conclure que s’il n’est pas impossible que la culture influence les structures neurales des Occidentaux et Asiatiques, il est plus probable qu’elles spécifient les processus cognitifs, en attendant, là encore, confirmation. Plus clairement, cela signifie que les cultures différentes dans lesquelles baignent Occidentaux et Asiatiques auraient pu conduire à une différenciation physique des cerveaux, mais aussi à une différenciation dans la manière de traiter les informations (lecture, calcul, etc.).

Dans toute l’histoire de l’apprentissage, jamais les groupes d’apprenants n’ont été aussi hétérogènes, ce qui impose à l’enseignant une contrainte supplémentaire dont on connaît encore mal le poids.

Différenciation pédagogique et enseignement numérique

Nous sommes uniques, et c’est ce qui rend l’enseignement difficile. En la matière, le numérique implique de découvrir les secrets du cerveau apprenant plus encore qu’en apprentissage présentiel où l’enseignant peut s’adapter au groupe, se corriger au jour le jour. La conception d’un cours numérique doit prendre en compte l’extrême diversité des apprenants. L’analogie que je présente afin d’expliquer un problème complexe appartient-elle au stock culturel de l’apprenant ? Son attention se portera-t-elle davantage sur les mots ou les images, sur le traitement holistique d’une information ou sur sa catégorisation sémantique ? Sa préférence évocative le conduit-elle à susciter une image mentale visio-verbale ? Voici quelques questions parmi des centaines qu’il faut se poser pour optimiser son cours ; des questions que les collaborateurs de XOS se posent au quotidien pour concevoir des formations digitales réellement efficaces et pour lesquelles ils sont particulièrement sensibilisés grâce à l’étude de la neuropédagogie (4).

Et la réponse ne peut être, pour le moment, donnée par les moteurs de recherche, qui établissent une analyse sémantique de la requête de l’internaute, sans interroger ses représentations uniques portées par les mots employés.

(1) Caspi and al, 2003 Influence of life stress on depression: moderation by a polymorphism in the 5-HTT gene https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/12869766
(2) Tang et al. Arithmetic processing in the brain shaped by cultures https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1502307/
(3) Park et al. Culture Wires the Brain: A Cognitive Neuroscience Perspective https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3409833/
(4) Roulois, qu’est-ce que la neuropédagogie ? https://neuropedagogie.com/bases-neuropedagogie-neuroeducation/qu-est-ce-que-la-neuropedagogie.html

Pascal Roulois

Enseignant et chercheur en neuropédagogie

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